Dire la vérité au malade,
un processus complexe
Sylvie FAINZANG
Anthropologue, Directeur de Recherche à l’Inserm, Membre du Cermes
Source : Jeudi de l’Ordre -
Ethique de l’information médicale - [Texte complet] (pdf)
La révélation de la vérité reste un grand sujet de débat au sein du milieu médical. Au plan législatif, la nécessité de dire la vérité au malade s’enracine dans l’affirmation croissante de l’autonomie du sujet. Cette ambition constitue la substance de la loi du 4 mars 2002 qui garantit l’accès de toute personne à l’ensemble des informations concernant sa santé. Dans ce débat, les points de vue qui s’affrontent s’appuient sur des choix éthiques et stratégiques, au regard d’une finalité thérapeutique. En tant qu’anthropologue, il ne m’appartient pas de défendre un point de vue, mais d’analyser les mécanismes sociaux qui régissent les conduites des individus et de comprendre comment se réalise concrètement la divulgation ou la rétention de la réalité.
Dans ce cadre, la question de l’annonce semble inséparable de celle de l’information générale du malade, qui concerne aussi bien l’annonce du diagnostic, que le pronostic, les traitements, leurs effets, leurs risques et leurs bénéfices. Le domaine du cancer offre évidemment un cadre privilégié à l’étude de cette question, mais elle se pose également dans d’autres situations pathologiques graves. La gravité constitue d’ailleurs un enjeu fondamental dans ce cas, dans la mesure où c’est elle qui rend la vérité difficile à dire.
Dire la vérité ou non représente un dilemme éthique évident. Certains médecins, suivant en cela le serment d’Hippocrate qui intime le médecin à ne pas faire de tort au malade, interprètent la consigne comme une incitation à ne pas lui révéler son état ou son pronostic. D’autres, au contraire, s’appuient sur cette même règle pour ne pas soustraire au patient l’information le concernant. Au final, le fait de ne pas faire de tort au malade reste une appréciation très subjective et sujette à interprétation. Partisans et adversaires de la vérité développent de nombreux arguments, mais il est étonnant de constater que ce sont des arguments identiques qui sont utilisés pour défendre des positions radicalement opposées.
[...]
Le critère qui fonde le choix inconscient du médecin est bien souvent social. Ainsi,
plus souvent révélée aux personnes issues des catégories sociales supérieures.
peuvent expliquer ce phénomène. Leur distinction, au sens bourdieusien du terme,
une plus grande aptitude à comprendre ou une plus grande capacité à supporter l’annonce
est faite, à tel point que cette information est parfois livrée à un patient qui ne l’a pas
jugement du médecin se fonde en fait sur la base de l’assurance qu’il semble avoir ou
En conséquence, si la plupart des médecins se montrent soucieux de modeler leur comportement
fonction des dispositions psychologiques des patients (une notion recouverte par
« personnalité » dans les textes législatifs sur ce sujet), la révélation de la vérité et l’information
malade répondent autant à des critères sociaux qu’à des critères psychologiques.
[...]
Cependant, les nouvelles normes bousculent les normes anciennes. Le médecin se retrouve tiraillé entre la conformité à son rôle social, l’autorisant à ne pas tout dire (« le privilège thérapeutique ») et le souci de ne pas contrevenir aux nouvelles valeurs de « la démocratie sanitaire », qui prône l’information totale et l’autonomie du malade. Cette double contrainte place le médecin en position de « dissonance éthique ». Elle oblige les médecins à se référer à des principes éthiques en partie contradictoires. Il lui appartient de rassurer et d’autonomiser le malade. Ce faisant, il s’inscrit de fait dans une relation tout à la fois paternaliste et égalitaire.
Source : Jeudi de l’Ordre -
Ethique de l’information médicale -
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