Epidémie de chikungunya à la Réunion
Situation au 23 janvier 2006
Document préparé par la Cire Réunion-Mayotte
sur la base des données recueillies par l'ORS de la Réunion (qui centralise les signalements provenant des médecins sentinelles du réseau GROG et des LABM) et par la DRASS de la Réunion
Dispositif de surveillance
Le dispositif de surveillance reposait jusqu'à présent sur la recherche active et rétrospective des cas par les équipes de lutte antivectorielle dans l'entourage des malades signalés par les médecins, le numéro vert et les laboratoires d'analyse de biologie médicale. Ce système, recommandé par l'Organisation mondiale de la santé pour la surveillance des infections virales à transmission vectorielle permet d'identifier les foyers de transmission et fournit un recensement fiable des cas tant que les équipes de terrain sont en mesure d'investiguer la totalité des signalements. Cependant, depuis la semaine du 19 décembre 2005, l'épidémie atteint un niveau tel que les capacités d'investigation des équipes sont à saturation et le nombre de cas repérés est inférieur à la réalité dans les foyers où l'épidémie est la plus active. C'est en particulier le cas pour la commune de Saint-Louis. La surveillance par un réseau sentinelle est alors mieux adaptée à ce type de situation en permettant le suivi des tendances temporelles de l'épidémie. Les données fournies par les médecins du réseau sentinelle animé par l'Observatoire régional de la santé ont démontré qu'elles étaient globalement bien corrélées avec le nombre total de cas sur la période au cours de laquelle le recueil des cas pouvait être considéré comme exhaustif). Cette nouvelle méthode remplace l'ancienne à partir de la 51ème semaine de 2005. Cependant, ce dispositif, dans sa configuration actuelle, ne permettra pas d'avoir une évaluation précise du nombre total de cas compte tenu de la relative faible proportion de médecins libéraux impliqués dans le réseau. De plus, ce dispositif de base est complété par le signalement des cas graves par les établissements de santé et la surveillance des bulletins de décès mentionnant le chikungunya, quel qu'en soit le niveau de causalité. La localisation géographique des cas est obtenue à partir des signalements des médecins hors réseau sentinelle et de l'évaluation sur le terrain par les équipes de lutte antivectorielle.
Situation épidémiologique
Tendance générale
Au total, 430 cas ont été notifiés par les 31 médecins sentinelles du réseau GROG depuis le début de l'épidémie, dont 84 au cours de la semaine 2 de 2006. La courbe ci-dessous présente l'évolution de la tendance depuis le début de l'épidémie à partir des données des médecins du réseau sentinelle. Son profil est superposable à celui du nombre total de cas jusqu'au 18 décembre 2005.

L'épidémie de chikungunya à la Réunion a connu un premier pic d'ampleur limitée au mois de mai avant de décroître parallèlement à l'arrivée de l'hiver austral. A partir de la mi-juillet, l'incidence s'est stabilisée pendant plus de deux mois. L'incidence a augmenté à nouveau à partir du début du mois d'octobre, d'abord de façon modérée. Depuis la mi-décembre, l'épidémie a brusquement changé d'échelle et connaît une croissance exponentielle. Le pic épidémique ne semble pas encore atteint.
Estimation du nombre de cas
A partir du nombre de cas déclarés par les médecins du réseau sentinelle, il est possible d'estimer le nombre de cas réel. Toutefois, le nombre limité de médecins du réseau et le fait que l'épidémie se développe par foyers qui ne concernent pas de façon homogène l'ensemble de l'île, entraînent un risque d'imprécision dans l'estimation.
Sous ces réserves, plusieurs méthodes de calcul sont envisageables : on peut considérer que les médecins du réseau représentant 4% de l'ensemble des médecins généralistes libéraux, l'application d'un coefficient multiplicateur de 25 donne une estimation du nombre de malades ayant consulté en médecine libérale, soit 10750 cas dont 2100 au cours de la deuxième semaine de janvier, dernière semaine pour laquelle les résultats du GROG sont suffisamment complets pour être exploitables.
On peut aussi appliquer un coefficient de pondération calculé selon les séries historiques (rapport cas totaux/GROG pendant la période où la recherche active des cas pouvait être considérée comme exhaustive). Selon cette méthode, le nombre de cas estimés, qu'ils aient ou non consulté un médecin, s'élève au total à 22167 cas, dont 5633 le nombre de nouveaux cas survenus au cours de la deuxième semaine de janvier.
Quelle que soit la méthode de calcul utilisée, sur laquelle les travaux se poursuivent, la tendance actuelle est clairement dans une dynamique exponentielle.
Par ailleurs, 4254 cas ont été signalés par les médecins de l'île (hors GROG) depuis la demande qui leur en a été faite le 26 décembre 2005, dont 1397 depuis le 19 janvier 2006.
A ce jour, sur l'ensemble de la période (22 février - 23 janvier), 2424 cas ont été confirmés biologiquement.
Toutes les classes d'âge sont touchées, cependant les plus de 30 ans sont plus particulièrement concernés, surtout chez les femmes (60% des cas renseignés). On ne note pas de modification significative des principales caractéristiques cliniques et démographiques des cas au cours de l'évolution de l'épidémie.
Formes graves et atypiques
Au 23 janvier, 4 certificats de décès survenus depuis le début du mois de janvier 2006 mentionnent le chikungunya parmi les maladies ayant provoqué ou contribué au décès. Il s'agit de 3 femmes respectivement âgées de 82, 91 et 94 ans et d'un homme de 48 ans atteint de pathologie chronique. Les certificats ne comportent pas d'information sur la confirmation biologique de l'infection.
22 formes graves ou atypiques d'infections par le virus chikungunya ont été rapportées par le dispositif de surveillance au 23 janvier 2005, 13 chez le nouveau-né (dont 3 post-natals) et 9 chez l'adulte. Pour la totalité des adultes et 6 nouveau-nés, il s'agit d'atteintes neurologiques (myélo-méningo-encéphalite, syndrome de Guillain-Barré). L'évolution clinique et de l'imagerie sont plutôt favorables mais le recul est insuffisant pour évaluer avec précision les séquelles éventuelles. A ce jour, deux adultes ont une incontinence urinaire séquellaire.
Par ailleurs, les médecins hospitaliers signalent le risque de décompensations liées aux effets du chikungunya sur l'état général des personnes vulnérables (immunodéprimés, personne âgées, personnes atteintes de pathologies chroniques, nouveau-nés). Le dispositif de surveillance est en cours d'adaptation pour identifier les cas de chikungunya nécessitant des actes de maintien des facultés vitales.
Le nouveau dispositif de surveillance ne permet pas de suivre directement l'évolution du taux d'hospitalisation. Celui-ci pourra cependant être estimé à partir des données hospitalières fournies par l'ARH.
Répartition géographique des cas
Au 23 janvier 2006, les équipes de lutte anti-vectorielle signalent des foyers actifs de transmission du virus dans les secteurs suivants :
- Sainte-Rose : Piton, Bois-Blanc, Petit-Brûlé, Rivière-de-l'Est, centre ville
- Saint-Benoît : Bourbier Bas, Bourbier Haut, Bras-Fusil, La Confiance, Beaufond, Sainte-Anne, Petit-Saint-Pierre, Cambourg
- Bras-Panon : Rivière des Roches, , centre ville
- Saint-André : Rivière du Mât les bas, le Champborne, Bras de Chevrettes, Chemin Lagourgue, Cambuston, La Cressonnière, Milles-Roches
- Sainte-Suzanne : Quartier-Français, Commune Ango, la Marine, centre ville, Deux-Rives
- Sainte-Marie : Duparc, Terrain Elisa, Rivière des pluies, Moka la Grande, centre ville
- Saint-Denis : Sainte-Clotlide, La Bretagne, La Montagne, Moufia, Saint-François
- Salazie
- Plaine des Palmistes
- Saint-Leu : lotissement des pêcheurs
- Saint-Paul : l'Eperon, Saint-Gilles-les-Hauts, l'Hermitage-les-Hauts, la Saline centre
- Saint-Louis : Ville et la Rivière
- Saint-Pierre : Ravine des Cabris, Ravine Blanche, Basse Terre, Terre Sainte et de nombreux cas isolés en centre ville
- Saint-Joseph : Vincendo
- Les Avirons
- L'Etang Salé
Les figures 2 et 3 présentent la répartition géographique des cas dont le signalement par les médecins est parvenu à la Cire entre le 19 janvier et le 24 janvier 2006. L'arrondissement de Saint-Benoît est le plus touché suivi de l'arrondissement de Saint-Pierre.
Figure 2 : Répartition par arrondissement des cas de chikungunya signalés entre le 19 et le 24 janvier 2006

Figure 3 : Répartition par commune des cas de chikungunya signalés entre le 19 et le 24 janvier 2006
Conclusion
L'arrivée de l'été austral coïncide avec une extension géographique et quantitative de l'épidémie, particulièrement nette depuis la mi-décembre. La transmission virale semble plus active dans le sud mais il faut considérer que désormais l'épidémie est généralisée dans l'ensemble de l'île.
Des conseils de prévention pour éviter les piqûres de moustique doivent être adressés spécifiquement aux personnes qui semblent les plus à risque : femmes enceintes, particulièrement en fin de grossesse, femmes allaitantes, nourrissons, personnes âgées, personnes atteintes de maladie chronique, immunodéprimés. L'impact de l'épidémie sur la fréquentation hospitalière devrait être proportionnel à son importance. Il est nécessaire de poursuivre le renforcement des actions d'information et d'éducation sanitaires actuellement en cours.